Pardons et pardonneurs

uand la Bretagne devint territoire de France, elle fut pour un temps effacée de la mémoire collective, surtout littérairement parlant. La harpe d'or de Merlin s'étant tue, les vieux bardes ne pouvaient que s'évanouir. Il faudra attendre les songes attribués à Ossian, ceux plus réels de Chateaubriand ou les travaux de régionalistes comme Hersart de la Villemarqué (un de ses descendants habitait Montfort il n'y a pas si longtemps) et surtout la réussite du développement industriel pour que paradoxalement le celtisme retrouve ses dévôts. Ce renouvellement d'intérêt, contemporain de ce qu'était devenu le goût pour l'histoire locale, se produisit partout à la fin du XIXème siècle. Ce fut le cas des Provençaux qui devinrent félibres tandis que les Bretons de Paris redevenaient bretonnants.

Montfort, cette réaction festive et chansonnière trouva à se vivre dans une joyeuseté qui devait ne connaître de déviations extrêmistes que dans les années 70. Jusqu'alors, musiciens, danseurs et poètes, étaient sans prétention revendicatrice et cherchaient d'autant moins le refuge dans le particularisme qu'ils étaient fiers de savoir qu'Anne de Bretagne ne s'était pas trouvé gênée de devoir s'exprimer dans la langue de Brantôme.

e premier Pardon date du 18 juin 1899, Monsieur Hamon étant Maire. L'idée venait d'Olivier de Gourcuff, poète et dramaturge aussi breton qu'oublié et qui alors n'arrivait pas à se faire jouer à Brest... Faute de mieux, il en vint à envisager Montfort en vue de s'y faire entendre. L'occasion retenue fut l'anniversaire du quatrième centenaire du mariage à Langeais d'Anne de Bretagne avec Louis XII.

ourcuff fit ce qu'il fallait. Il intéressa à son affaire Léon Durocher (né à Pontivy le 23 octobre 1862) qui avait créé, un an plus tôt, l'Union Régionaliste Bretonne dont le but était de défendre costumes, coutumes et langues contre l'emprise des Jacobins... Grand gaillard à l'humour facile, Durocher, qui travaillait le jour dans l'Administration, vivait la nuit à Montmartre en concubinage avec la poésie, même si la sienne manquait quelquefois de ce souffle qui transporte les oeuvres.

Buste de Léon Durocher

l se rendit à Monfort chez le comte de Dion, archéologue considéré et dont un médaillon en bronze, oeuvre de Robert Mathieu, perpétue le souvenir aux abords de ce que fut l'église Saint-Laurent, sur la promenade des Tours. Dix ans avant cette visite, de Dion avait été quelques mois maire de Montfort et conseiller d'arrondissement. Il était encore conseiller municipal. Agé de soixante-cinq ans et impotent, il accepta de prêter son concours à l'entreprise. Un crédit décisif, d'autant qu'il équivalait à ce que soit associé au Pardon le concours de la Société Archéologique de Rambouillet, déjà très reconnue. Durocher pouvait aller de l'avant. Il se dira barde avant de devenir Pentyern (chef de clan) ce qui ne dérangeait personne...

oin d'un pieux pélerinage, tout a commencé par un joyeux banquet en tenue de ville. Les choses changèrent bientôt par l'arrivée des costumes qui n'avaient fait qu'une apparition modeste en 1900. Ils devinrent aussi variés dans l'expression de leur origine que l'étendard de Durocher était oecuménique par ses symboles : blasonnant d'ajonc, de gui, de bruyère, de feuille de chêne, de trèfle d'Irlande, de chardon d'Ecosse, de poireau du Pays de Galles, sans bien sûr oublier l'hermine d'Anne...

errière Durocher, des poètes de son genre formaient le cortège. Leurs vers eurent au moins le mérite de célébrer la duchesse sans offenser les druides. Quelquefois il y en eut qui vinrent de Vendée ou de la Normandie voisine. Au regard de l'inspiration et avec le recul, on peut penser que l'honnête désir d'honorer le chêne d'Armorique paraît chez certains un peu court... C'est surprenant car la poésie, comme la littérature d'origine bretonne, était alors florissante et reconnue. Cela aurait pu permettre que soient reçus des gens de l'envergure de Saint-Paul-Roux, de Louis Guilloux, de Jean Guéhenno ou tant d'autres, d'autant plus que Germaine Beaumont, pas encore doyenne du Fémina mais installée à Montfort, connaissait tout le monde. Heureuse compensation, Pierre-Jakez Hélias, alors inconnu, sera un de ces lauréats; c'était en 1951 pour un poème sur l'Ile de Sein en 40. Un peu plus tard, Charles Le Quintrec à l'aube de son oeuvre vint aussi pour un Pardon. Il y avait été attiré, écrira-t-il, par "la châtellenie de la fille de François II, je veux dire à l'endroit même où avaient travaillé Victor Hugo et Maurice Ravel".

es organisateurs voulaient qu'à chaque fois leur Pardon soit présidé par des gens qu'ils jugeaient d'importance. Montfort fut ainsi gratifié de la visite de gloires plus convenues qu'immortelles : Anatole Le Braz ou Charles Le Goffic, tous deux pourtant Académiciens, et Théodore Botrel qui, lui, s'imposait davantage.

algré ces facilités et quelques déviations, comme quand en 1922, le Pardon fut dédié à Victor Massé avec une représentation des Noces de Jeannette, opérette guère bretonne, la manifestation chaque année gagnait en fréquentation. Le cortège se formait devant le Café de l'Arrivée, un déjeuner avait lieu à l'hôtel Belle-Vue. Ensuite un "cabaret breton" se tenait sur les Tours, quelquefois au stade. Le soir, ceux qui n'étaient pas d'ici se retrouvaient à la gare pour reprendre le chemin de fer.

vec la Première Guerre Mondiale, tout était arrêté mais l'habitude pourtant continua à jouer son rôle. Les Montfortois ne manqueront jamais de déposer durant les années sombres des fleurs aux pieds de la statue de la Duchesse Anne, inaugurée le 7 juin 1914 (la même que celle que nous connaissons, bien qu'elle ait dû être refaite à l'identique après la Seconde Guerre, le bronze de l'origine ayant été saisi comme butin par l'occupant). L'oeuvre était d'un certain Derré, qui habitait à Montfort rue Saint-Nicolas, et dont la gloire avait été d'avoir sculpté le chapiteau des Baisers du jardin du Luxembourg. On lui doit aussi quelques travaux pour le parc de Versailles.

e 25 mai 1919, le Pardon reprit mais tristement. Les Pardonneurs qui vinrent portaient le deuil. Léon Durocher était mort le 23 octobre 1918. Pendant seize ans, il aura été l'âme de ces fêtes. Encore une fois fut chanté son morceau de bravoure "l'Angélus de la mer".

n 1920, on se voudra sérieux ou tout au moins conséquents en prêtant intérêt à un écrivain de Saint-Brieuc, Villers de l'Isle-Adam qui, bien au-delà de la terre des ajoncs, connaît encore une gloire justifiée.

our le Pardon du 1er juin 1924, le Docteur Larrieu, maire de Montfort, inaugura avec Maurice Donnay (écrivain oublié mais alors en vue, il avait débuté au Chat Noir pour finir avec des comédies de moeurs) le buste de Durocher dans le jardin des Tours. L'oeuvre était de Louis Nicot, Marcelle Tinayre était là et auparavant la Duchesse Anne avait pour la première fois fait dans Montfort une entrée cavalière.

n 1930, les querelles confessionnelles ayant fait leur temps, le Pardon, cessait d'être un abus de langage. Il s'ouvrit par une messe solennelle. Un orateur connu et breton d'origine, le Père de Tonquédec, présidait l'office. Les mieux informés des Pardonneurs montfortois purent craindre d'être pris pour de grand pécheurs puisque l'officiant était l'exorciste de l'Archevêché de Paris...

n 1931, quand les Bretons revinrent, ce fut pour honorer Hugo, breton par sa mère. Une plaque en marbre en témoigne, rue de la Treille, là où habitait Saint-Valry, un homme de lettres, ami de Charles Nodier et du groupe de l'Arsenal.

La porte de Paris, démolie en 1828

n 1948, la guerre derrière soi, la fête recommence. Le bouquet de la Duchesse est consitué de fleurs sauvages, cueillies la veille au Grand Bé sur la tombe de Chateaubriand. Un décor grandeur nature reconstituait la Porte de Paris, là où aujourd'hui se trouvent la gendarmerie. Les costumes étaient innombrables, aux Bretons s'étant joints les Montfortois qui, en habit de théâtre, donnaient à l'ensemble son allure d'époque. Le souvenir de ce Pardon marque encore ceux qui le vécurent. Maître Labadie, qui sera maire de Montfort dix ans plus tard, avait été l'ordonateur de cette journée.

n 1951, le Pardon fut présidé par le duc et la duchesse de Rohan, le thème étant le combat des Trente. Livré le 27 mars 1351 aux environs de Ploërmel, ce combat avait été un des plus célèbres épisodes de la guerre de succession de Bretagne. Le capitaine anglais, Richard Bembrough, qui combattait pour Montfort, occupait le château de Ploërmel. Jehan de Beaumanoir, châtelain de Josselin, triompha et les Anglais périrent...

es Pardons des années suivantes bénéficièrent du soutien des maires de l'époque, Messieurs Hennegrave, Duval, et Labadie surtout. Des gens de talent, comme le chansonnier Georgius, l'ancien secrétaire de M. de Dion, Fernand Delville, Marceau Munier, un assureur montfortois qui avait autant de goût pour l'histoire que d'inclination pour la mise en scène, s'employèrent à maintenir une tradition qui allait pourtant connaître un déclin. En 1966, les murs de Montfort sont tagués par des indépendantistes, un intersigne de mauvais présage... En 1967, la duchesse Anne au son des binious parcourt de nouveau les rues à cheval. Les protestataires avaient dû partir pour fêter le Québec libre. En 1971, la fête a lieu dans le parc de Groussay. Il y avait beaucoup de monde et tout Paris semblait breton. Pour ceux qui vécurent ce moment, ce souvenir aujourd'hui a un goût de cendres. En 1972, les choses se passèrent sous la pluie pour se terminer dans la gadoue. En 1977, une période s'acheve, des manifestations intempérantes ayant perturbé le désir d'être ensemble.

eureusement, le dimanche 6 juin 1999, Montfort l'Amaury a renoué avec son riche passé en célébrant le centenaire de la fête des Bretons et du premier Pardon.

Texte de Joël Bouessee (documentation réunie par Christiane Métreau)